Tinder entretient-il la flamme sexiste?

Discours féministes d’un bord, note de désirabilité de l’autre. Derrière la promesse de rencontres aléatoires, Tinder cache un algorithme plus sexiste qu’il n’y paraît. Les expériences des hommes et des femmes sur l’application de rencontre à la flamme sont, dans les faits, bien différentes.

Temps de lecture estimé : 7 minutes

Plus de 50 millions de personnes seraient inscrites sur Tinder.

Photo : Marie Toulgoat

Photo : Cécile Marchand Ménard

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Matchs obtenus par Elsa

Photo : Cécile Marchand Ménard

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Moyenne d'âge des matchs d'Elsa

Elsa et Rémi ont des profils quasiment identiques. Âge, localisation, description, préférences musicales. Seule variable : leur sexe. Afin de comprendre le fonctionnement de Tinder, nous avons créé ces deux profils fictifs. Cachées derrière les profils d’Elsa et Rémi, nous avons « swipé » 200 profils en quatre jours, atteignant ainsi la limite de likes fixée par l’application. Le principe est simple et rapidement addictif. Un « swipe » à droite de l’écran du smartphone pour valider une proposition de rencontre, un « swipe » à gauche pour l’éliminer. Si on plaît à la personne qui nous plaît : c’est un « match » et une discussion peut être entamée. Et le constat est sans appel : l’expérience Tinder varie considérablement entre une utilisatrice et un utilisateur. 130 matchs et 57 messages reçus pour Elsa. 89 matchs et 9 messages reçus pour Rémi.

La note de désirabilité en question

Dans son ouvrage L’amour sous algorithme, la journaliste Judith Duportail, explore un Elo score que délivrerait Tinder à tous ses profils. Une note provisoire permettant d’évaluer la « désirabilité » estimée des utilisateurs et utilisatrices de l’application et qui évoluerait en fonction des matchs. Entrent en ligne de compte « l’attractivité physique », l’âge, le niveau d’études mais aussi le sexe. « Quand vous êtes un homme, que vous avez fait de bonnes études et que vous gagnez beaucoup d’argent, vous avez des points bonus. Quand vous êtes une femme, que vous avez fait beaucoup d’études et que vous gagnez beaucoup d’argent, vous avez des points malus. » explique Judith Duportail. Derrière ce progressisme de façade, l’algorithme de Tinder entretiendrait en réalité des standards patriarcaux.

La journaliste poursuit : « Le but est de créer des couples où l’homme est supérieur à la femme. Soit il va gagner davantage, soit il va être plus vieux, soit il aura fait davantage d’études. » Peu surprenant alors que les profils présentés à Elsa, 24 ans, soient majoritairement plus âgés qu’elle et que ceux présentés à Rémi, 24 ans également, soient plus jeunes. En moyenne, les profils avec qui Elsa et Rémi ont « matché » étaient âgés respectivement de 24 ans pour l’une et 22 ans pour l’autre.

Interrogée sur cette manière de fonctionner, l’équipe de Tinder a indiqué qu’elle ne ferait pas de commentaire officiel, mais a tout de même précisé que l’analyse de Judith Duportail sur leur algorithme n’était pas pertinente.

Les hommes sur Tinder : quand la demande dépasse l’offre

Une des raisons du succès relatif d’Elsa tient dans le ratio hommes/femmes des profils inscrits sur Tinder. Comme nombre d’applications de rencontre, la poule aux œufs d’or qui appartient à la société américaine Match group (également propriétaire d’OkCupid) reste discrète sur ses fréquentations. Lancée en 2012, elle revendique officiellement 30 milliards de matchs par jour à travers plus de 190 pays. En 2018, l’application dépasse les 4 millions de profils payants. Des estimations portent à près de 50 millions le nombre de profils total.

Rencontrée en octobre, Judith Duportail explique :

 

« Les applications de rencontre ne dévoilent pas le ratio hommes/femmes en leur sein, parce que c’est un chiffre très sensible. Ce que racontent les personnes que j’ai pu interroger qui travaillent dans ces applications c’est que dans toutes on a davantage d’hommes que de femmes. »

Judith Duportail

Photo : Cécile Marchand Ménard

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Matchs obtenus par Rémi

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Matchs obtenus par ElsaPhoto : Cécile Marchand Ménard

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Moyenne d'âge des matchs de Rémi

Dans l’Amour sous Algorithme, Judith Duportail explore les dessous de Tinder.

Photo : Cécile Marchand Ménard

La compétition semble en effet rude entre les hommes hétérosexuels qui cherchent à « matcher ». Les conséquences peuvent être importantes. Le manque de succès génère parfois de la frustration pouvant aller jusqu’au harcèlement et l’agression sexuelle. Nombreuses sont d’ailleurs les utilisatrices témoignant de comportements inappropriés, insultes et comportements sexistes de la part d’hommes par messages. Dans une enquête de l’ONU concernant le cyberharcèlement, Whitney Wolfe Herd, ancienne de l’équipe fondatrice de Tinder, témoigne : « Sur les applications de dating classiques, chaque femme a reçu au moins un message agressif, violent, vulgaire ».

Ce n’est pas le cas de Louise, 19 ans et utilisatrice de Tinder. Elle n’a en effet jamais reçu de « dickpic » – ou photo de pénis – sur cette application. Pour autant, elle constate que certains hommes ont des demandes précises.

« Les hommes disent ‘vas-y, envoie moi des photos de toi à poil’. Ça marche pas comme ça ! Les seules fois où ça m’est arrivé, je dis ciao, et je supprime. Parce que c’est très facile de supprimer, beaucoup plus facile que dans la vraie vie. Mais des photos de pénis, j’en ai dans d’autres contextes que sur Tinder !”

Louise

Bien qu’Elsa ne fasse pas les frais de tels comportements, elle est contactée plus systématiquement que Rémi après un match. À l’occasion d’un entretien accordé à Libération, Marie Bergström, sociologue, explique : « Les utilisatrices prennent très peu l’initiative d’écrire aux hommes et préfèrent attendre qu’on vienne vers elles. Cette prudence est stratégique : elle leur permet de scruter les hommes, de dégager un espace de négociation quant à la nature à donner à la relation naissante, et si nécessaire de faire valoir leur refus d’une suite. »

Tinder premium : de l’art de payer pour « matcher »

Face à des résultats peu concluants, Rémi, notre cobaye, pourrait se laisser tenter par les messages envoyés régulièrement par Tinder afin de profiter de l’application premium ou gold. Depuis 2015, à raison de 7,83 € par mois pour l’option « plus » et 16,49 € par mois pour l’option « gold », on propose aux utilisateurs des « swipes » illimités, 5 super likes, un boost par mois, permettant ainsi à un profil d’être mis en avant par l’algorithme ou même de voir qui l’a liké.

Bertrand, 23 ans, utilise Tinder depuis 2018. En début d’été 2019, il utilise l’option gold durant un mois alors qu’il vit à Melbourne. « Je pense qu’ils font en sorte que tu aies moins de visibilité pour te pousser après à acheter » déplore l’étudiant. « Forcément, dès que tu as l’application en mode premium, ça marche dix fois mieux. Tu “matches” beaucoup plus vite avec d’autres filles. Tout est illimité donc ça te pousse à utiliser encore plus l’application, à passer plus de temps dessus. »

Dans son enquête, Judith Duportail confirme : « Certains profils d’hommes n’apparaissent juste pas du tout dans les résultats montrés aux femmes. Et leur sont montrés en priorité les profils payants. »

A la reconquête des femmes : « Il est temps de faire bouger les choses »

Tinder, à l‘image d’autres applications et sites de rencontres, redouble d’efforts pour attirer les utilisatrices. L’application à la flamme joue la carte du féminisme et du progressisme. Le 8 mars 2017, elle lance une campagne de financement à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. « Pour rendre hommage à ces femmes téméraires et en l’honneur de la Journée internationale de la femme, Tinder souhaite donner 250 000 $ pour soutenir les causes de ces femmes dans le monde entier », peut-on lire sur le site de l’application.

Pour Judith Duportail, ce n’est qu’une façade : « Tinder a construit sa réputation sur l’égalité entre les hommes et les femmes, sur la libération des femmes. Publiquement, ils prennent une certaine position mais quand on met la main sur des documents écrits de leur propre main, ils défendent un tout autre système de valeurs, beaucoup plus conservateur. »

Sur Tinder comme dans la vie, les relations amoureuses ou affectives sont donc toujours chargées du poids de certaines normes. Les femmes qui ne font pas forcément le premier pas, des hommes qui sont plus souvent en couple avec des femmes moins diplômées qu’eux, ou encore l’importance de la taille d’un homme, censé être plus grand que sa compagne, dans un couple hétérosexuel. Mais comme le dit Judith Duportail : « Est-ce qu’on veut que les algorithmes reproduisent la réalité à tout prix ? »

Au cours de notre enquête, nous avons été amenées à nous concentrer en premier lieu sur l’usage que les personnes hétérosexuelles font de Tinder. C’est en effet l’aspect de l’application le plus documenté, et la majorité des utilisateurs de la plateforme est hétérosexuelle. Il est toutefois important de préciser que, de fait, l’enquête n’est pas exhaustive : les personnes homosexuelles sont également nombreuses à « swiper » à la recherche de « matchs », et que leur expérience de dating numérique est assez différente. Pour gays et lesbiennes, il n’est pas question de ratio hommes/femmes déséquilibré. La pression à souscrire à une option payante, motivée dans le cas des hommes hétéroexuels par la frustration de ne pas réussir à « matcher », est donc moins importante. Difficile toutefois de savoir ce que réserve l’algorithme de Tinder à ses utilisateurs homosexuels. Présente-t-il un partenaire plus âgé, fortuné, « désirable » à l’autre ? Notons aussi que si Tinder a submergé le monde de la romance en ligne pour les hétérosexuels, des concurrents tiennent bon chez les LGBT. En 2015, Grindr cumule dans le monde plus de 10 millions d’utilisateurs gays et bisexuels, et réserve également son lot de problèmes : comportements offensants, impossibilité de bloquer les personnes insultantes à moins de souscrire à une option payante… Il semblerait que Tinder n’ait pas le privilège des parts d’ombres.

Cécile Marchand Ménard, Manon Pellieux et Marie Toulgoat

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