Rencontres : c’était mieux avant?

En janvier 2018, un Français sur quatre déclare s’être inscrit au moins une fois sur une application ou un site de rencontre. Une tendance qui atteint 59 % pour les hommes de 25 à 34 ans. Promesses de rencontres rapides, multiples et ciblées, ces agences matrimoniales contenues dans nos téléphones ne font pas que des adeptes. Et si c’était mieux avant?

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En janvier 2018, un Français sur quatre déclarait s’être inscrit au moins une fois sur un site ou une application de rencontre.

Photo : Cécile Marchand Ménard

« Est-ce que tu te sentirais prête à dire à tes enfants, “Papa et maman se sont rencontrés sur Tinder”? », s’inquiète Hugo. Alors qu’il fait partie du public cible des applis et sites de rencontre, l’étudiant toulousain refuse de se soumettre aux règles de la séduction numérique.

En 1988, Michel Bozon et François Héran publient La découverte du conjoint, les scènes de rencontres dans l’espace social. Les deux sociologues font un constat : les agences matrimoniales sont, à cette époque, en France, un mode rare de rencontre amoureuse ou sexuelle. Trente ans plus tard, la donne a bien changé. Plus d’un jeune homme sur deux déclare s’être déjà inscrit sur un site ou une application de rencontre, agences matrimoniales de ce début de millénaire. Néanmoins, en ces temps de drague décomplexée, restent des irréductibles comme Hugo, pas près de confier leur vie sentimentale ou sexuelle à un algorithme.

La privatisation progressive du cadre de la rencontre

« Les rencontres en ligne se déroulent en dehors et souvent à l’insu des cercles de sociabilité », écrit Marie Bergström dans son ouvrage Les nouvelles lois de l’amour, sexualité, couple et amour au temps du numérique. Avec Tinder, Happn et autre Meetic, les rencontres ont lieu hors du cadre familial ou amical. Cette nouveauté – à nuancer dans le cadre des relations non hétérosexuelles – est la conséquence d’une individualisation progressive des sociétés.

C’est du moins l’avis de Gérard Neyrand, responsable du Centre interdisciplinaire méditerranéen d’études et de recherches en sciences sociales. Pour le sociologue, les sites et applications de rencontre, apparus aux États Unis dans les années 1990 avant de s’exporter en France, résultent de l’importance grandissante de l’individu depuis plusieurs siècles.

Gérard Neyrand est chercheur en sciences sociales.

Photo : Cécile Marchand Ménard

« La montée de l’individu est ancienne et s’actualise particulièrement au moment de la Révolution française. Puisque ce sont les droits des individus qui sont mis en avant, sous la figure du citoyen. Ensuite, l’individu consommateur est promu. Aujourd’hui, on est dans cette affirmation de l’individu, qui participe un peu de tous les domaines sociaux. Et les médias numériques viennent renforcer ce processus. »

Gérard Neyrand

De la privatisation  à la virtualisation

« Ce qui me fait peur c’est quand ça part dans le virtuel et que tu ne parles que par message. C’est une virtualisation des relations qui ne me parait pas très saine et triste », s’inquiète Mathilde, 22 ans.

Gérard Neyrand relativise amplement cette potentielle virtualisation des relations, opérée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication : « Si on veut entrer dans une relation avec quelqu’un on finit toujours par le rencontrer. Les sites de rencontres ne font que faciliter cette rencontre physique. »

En attestent les événements pour célibataires, organisés de plus en plus fréquemment par des sites de rencontre comme Meetic, les relations inter personnelles ne sauraient se passer d’une rencontre in vivo.

De l’art de se montrer sous son meilleur profil

Sur les sites et applications de rencontre, la présentation de soi tient souvent à une photo et un court texte introductif. Elle conditionne la rencontre et est parfois source de déception IRL (In real life). « En vrai, on se rend compte de comment est la personne davantage que par message », souligne Bertrand, étudiant de 23 ans. « En se rencontrant, on voit les manières, la façon de parler. Donc on se rend compte rapidement si ça va être un peu pénible ».

Gérard Neyrand explique : « La présentation de soi est très importante parce qu’elle doit permettre le contact et la rencontre. Les modes de présentation de soi ne sont pas les mêmes quand on passe par le langage. Les médias numériques permettent de lever une inhibition des rapports interpersonnels classiques. On est protégé par un smartphone. »

Auriane s’est inscrite sur Tinder avec une amie et n’est pas satisfaite de cette application de rencontre.

Photo : Cécile Marchand Ménard

Cette présentation sommaire pousse Auriane, jeune étudiante à ne pas utiliser Tinder, bien qu’elle ait installé l’application avec une amie. Elle argumente : « Tu vois une photo et tu fais défiler. Ce n’est même pas le physique, c’est vraiment la photo. »

L’homogamie en question

« Les applis de rencontre ont un côté enfermement dans une bulle, où tu obéis aux choix d’un algorithme. Tu ne choisis pas qui tu vas voir. Dans la vie de tous les jours tu ne fixes pas des critères qui te limitent dès le début », martèle Hugo. Mathilde nuance : « Mais dans la vie, tu choisis tout le temps des critères sociaux, en allant dans tel bar, dans telle association. »

Encore une fois, un détour par l’histoire des sites et applications de rencontre permet d’y voir plus clair concernant la mixité sociale qu’ils permettent ou non. Gérard Neyrand rappelle : « Les sites de rencontres initiaux, comme Meetic, avaient une vocation généraliste. Ils étaient susceptibles de mettre en situation de rencontres des personnes très différentes. La deuxième génération des sites de rencontres ça va être les niches. C’est-à-dire des rencontres sur la base d’un critère particulier. La génération des applis de rencontre comme Tinder est une autre façon de concevoir la rencontre sur une base qui est la recherche de rencontre physique. »

L’homogamie – tendance à fréquenter des individus d’origine sociale similaire – varie donc selon le type de site de rencontre. Marie Bergström explique néanmoins que les photos et l’écriture sont de puissants marqueurs sociaux sur les applis de rencontre. Alors que les selfies fonctionnels sont plus souvent associés aux classes populaires, les photos à l’esthétique plus recherchée sont fréquemment le marqueur social des classes moyennes et supérieures.

Lorsqu’il s’agit de modérer la révolution opérée par les applis et sites de rencontre, la sociologue note : « Lorsque l’on se penche sur un phénomène nouveau le risque est grand de créer par le même mouvement un passé mythique, comme celui d’une époque où l’amour aurait été authentique, entier et désintéressé – à mille lieues de nos expériences contemporaines. »

Cécile Marchand Ménard

 

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