À l’école du hard : les jeunes face au porno

Avec l’essor d’internet, il n’a jamais été aussi facile pour les adolescents de regarder des films pornographiques. Des odes à la performance sexuelle où les femmes jouissent systématiquement et où les hommes n’ont jamais de problèmes d’érection. Mais l’impact du porno est-il aussi dévastateur qu’on le dit ? Explications. 

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Plus de la moitié des jeunes de 15 à 17 ans s’est déjà rendue sur un site X.

Photo : Marie Toulgoat

« C’est sûr que regarder du porno, ça a pu me complexer. Au début, je me demandais si moi aussi j’étais si jolie quand je faisais l’amour. » Pour Alicia, étudiante en droit de 23 ans, regarder du porno n’a pas toujours été synonyme de plaisir. Exposée aux corps épilés, contrôlés et retouchés des femmes mises en scène dans les films érotiques, la Toulousaine s’est souvent posé des questions.

Et pour cause. Entre scenarios improbables, corps policés et performances irréalistes, la pornographie a tout d’un univers de fiction, qui s’invite pourtant dans les replis les plus intimes de la vie quotidienne. En 2018, le géant des films pour adultes Pornhub cumulait en moyenne 92 millions de visiteurs par jour dans le monde. Parmi ceux-ci, de nombreux français, parfois très jeunes, intègrent ces images au goût de course à la performance. Une course qu’Alicia ainsi que Maxence, 24 ans, ingénieur informatique, relatent dans ce témoignage.

« La pornographie, elle est emmerdante quand elle devient éducation »

Alicia et Maxence sont loin d’être des cas isolés. En 2017, selon une enquête Ifop auprès de 1005 adolescents de 15 à 17 ans, plus de la moitié des interrogés s’était déjà rendue sur un site X. Pour François Kraus, l’expert sexualité à l’Ifop qui a dirigé l’enquête, le constat est sans appel : loin de représenter uniquement un loisir, le porno a un vrai rôle à jouer dans l’éducation sexuelle des jeunes, et dans la construction des représentations qu’ils se font d’une relation romantique et sexuelle.

« Près d’un ado sur deux estime que les vidéos pornographiques vues au cours de leur vie ont participé à l’apprentissage de sa sexualité ». L’expert note que cette proportion devient plus grande lorsqu’on s’intéresse aux jeunes mineurs, aux minorités sexuelles et religieuses, aux jeunes des zones prioritaires et de l’agglomération parisienne. Il ajoute que 45 % des adolescents sexuellement initiés et qui ont déjà regardé du porno ont tenté de reproduire des pratiques mises en scène dans les films X.

« Si la pornographie constitue avant tout un support masturbatoire (notamment pour les garçons), elle apparaît aussi pour les deux sexes comme une source d’apprentissage des pratiques sexuelles et des techniques du corps qui favorisent l’intégration des codes et scénographies de la pornographie dans le répertoire sexuel des ados », note François Kraus. Un apprentissage d’autant plus problématique que les sites pornographiques gratuits, motivés par la course au clic, mettent en avant des contenus de plus en plus violents et trashs, explique le sociologue des médias François Vörös au Monde.

Le porno est-il devenu un fardeau ? En tout cas, les patients affluent chez le docteur André Corman, sexologue à Toulouse. Absence de désir pour son partenaire depuis qu’on surfe sur des sites X, troubles érectiles, baisse de la confiance en soi, détérioration des rapports entre hommes et femmes… Pour le médecin, le porno est à l’origine de nombreux maux, amplifiés par l’accès extrêmement facile permis par le numérique.

 

« Si tu regardes du porno depuis tes neuf ans, tu vas grandir petit à petit avec l’idée que c’est ça la normalité. C’est là que les problèmes commencent. »

André Corman

Un impact aussi grand qu’on le laisse penser?

Le porno a-t-il remplacé l’éducation sexuelle chez les jeunes ? Pour la sociologue Ludivine Demol, rien n’est moins sûr. Selon la doctorante, il est difficile de savoir si le porno joue vraiment un rôle important dans la sexualité des jeunes. Pourtant, c’est l’idée que de nombreuses personnes véhiculent. « Si quelqu’un est passionné d’opéra et tue son père, comme c’est le cas pour Œdipe, personne ne va se dire que c’est à cause de l’opéra. Pourtant, on a tendance à considérer le porno différemment », explique-t-elle. 

Pour la spécialiste, les films X ne sont pas les seuls à donner des représentations de relations sentimentales, ni même les seuls à mettre en scène un idéal de performance. Si le porno est visuellement plus explicite, de nombreux autres contenus dictent la manière dont hommes et femmes doivent se comporter, des contes de fées aux comédies romantiques en passant par les publicités.

 

« Dans les contes, les princesses offrent presque systématiquement leur cœur et leur sexualité aux chevaliers contre leur force et leur courage. Cela en dit autant des relations entre hommes et femmes qu’un film porno. »

Ludivine Demol

À cela s’ajoute l’influence de la famille, des amis, le contexte social… En somme, un nombre important de facteurs rend difficile l’assimilation d’une pratique sexuelle au simple fait de visionner des films X. « Ce n’est pas parce qu’un jeune va regarder un gang-bang dans un porno qu’il va forcément en faire un. Il y a beaucoup d’étapes et d’influences différentes avant d’en arriver là ». Si le porno n’a pas remplacé les cours d’éducation sexuelle, il peut toutefois être un bon outil, note la doctorante : « pour découvrir le désir, la masturbation, ou son genre ! »

 

À côté des géants du porno comme Pornhub, des sites alternatifs se développent. Photo : Marie Toulgoat

À la conquête d’un porno plus sain

Si la pornographie ne joue pas le rôle qu’on lui prête pour la sociologue Ludivine Demol, il n’en reste pas moins que certains contenus sont problématiques. « On trouve facilement des films sur internet où sont mises en scène des pratiques illégales. Par exemple, si on voit un film du réalisateur Pierre Woodman, on se demande si les jeunes actrices savent toujours ce qu’elles sont en train de faire, ou si elles sont toujours consentantes ». Même son de cloche chez le sexologue toulousain André Corman. « Le porno cherche majoritairement à créer des émotions en partant de transgressions majeures, comme l’inceste ou le viol. C’est très hard », explique-t-il.

Pourtant, note-t-il, de plus en plus de créateurs de contenus pour adultes tentent de s’extirper de cette logique. C’est le cas d’Erika Lust, réalisatrice suédoise qui veut rendre ses belles lettres au respect de la femme et au plaisir féminin dans les films pour adultes. Dans un entretien accordé au Monde, elle explique : « La plupart des films pornos sont misogynes, racistes, homophobes et abordent le sexe de manière sombre et perverse. La femme n’y est qu’un outil pour procurer du plaisir à l’homme. Avec mon travail, je veux rendre la sexualité féminine positive. » Une multiplication du porno alternatif que la sociologue salue avec enthousiasme.

Un type de film encore bien minoritaire mais que les jeunes commencent à s’approprier. « Je n’aime pas forcément les films hards, je préfère les choses douces » confie Maxence. Alicia, elle, se concentre sur les films érotiques ou les vidéos féministes. Un pas de plus en direction de la pornographie alternative, qui ne fait toutefois pas encore de l’ombre aux plateformes mainstream de contenu X.

Thomas Prongué et Marie Toulgoat 

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