La performance, non merci patron !

Un salarié français sur deux souhaite changer de vie professionnelle. Certains cherchent à échapper à une logique de performance présente dans leur métier. Charles Guirous et Thibault Gilbert sont passés à l’acte.

Temps de lecture estimé : 4 minutes

Charles Guirous et Thibault Gilbert ont abandonné la pression de la performance en changeant de profession.

Photos : Tara Britton / Léane Burtier

« Il y avait un tas de petits cailloux qui s’accumulaient », explique Charles Guirous , qui a mis fin à sa carrière de consultant à Paris il y a quatre ans. Salarié d’un cabinet de conseil, il contribuait à rendre des grosses entreprises plus performantes. « On était dans une course à l’optimisation mathématique de ces boîtes, au détriment de facteurs humains. » Qui dit rendement dans une entreprise, dit travailleurs performants. Le trentenaire développait des outils informatiques pour déterminer le risque de départ des employés et le profil de leurs potentiels remplaçants. « Je convertissais les rapports humains en éléments calculables par des algorithmes. »

Même situation dans le magasin de botanique toulousain où Thibaut Gilbert  a été vendeur pendant un an et demi. La pression se matérialisait cette fois par des challenges entre employés. « On avait un concours tous les mois, celui qui faisait le plus de cartes de fidélité ou le plus de chiffres. Il y avait un chèque de 150€ à gagner, donc tout le monde se battait pour avoir le plus de clients ou faire le plus de cartes de fidélité », confie le jeune parisien. En plus, chaque employé, chaque responsable de rayon, chaque chef de magasin, est tenu par des objectifs personnels. Et lorsque Thibault Gilbert discute trop longtemps avec les clients, sa cheffe de rayon s’empresse de le remettre au travail. Car un consommateur qui repart sans acheter, « ça pose problème ».

Mal-être au travail

Cette injonction à la performance pèse sur les épaules du commercial, pour qui la pression est constante. « Ils disaient vous n’êtes pas obligés de participer [aux concours], mais quand t’as le classement qui sort à la fin et que tu vois « Thibault 0 carte de fidélité, 0 chiffre sur le rayon », tu te dis « Ils vont juste me prendre pour une grosse merde ! » »

Au contraire, pour le jeune homme, l’objectif est davantage de fidéliser les clients que de les pousser à l’achat à tout prix. Vincent de Gauléjac, sociologue, explique les impacts de cette compétition au travail : « L’individualisation de l’évaluation fait que, quand il y a des problèmes, c’est renvoyé à la personne. Quand elle n‘arrive pas à remplir ses objectifs, elle s’en prend d’abord à elle-même. » Résultat, selon lui, un Français sur deux considère qu’il subit du stress au travail.

Le botaniste perd de vue le contact humain qu’il cherchait dans son travail. C’est aussi ce manque de lien social qu’a ressenti Charles après cinq années passées dans le conseil. « Je voyais sur le terrain des personnes qui se démotivaient au fur et à mesure, qui étaient tristes d’aller bosser le matin. Il y avait un petit scrupule à continuer à faire quelque chose qui ne faisait pas sens », raconte-t-il. Vincent de Gauléjac explique cette perte de sens :

« Au nom de la transparence, de la rationalité, on aboutit à un système dans lequel les gens n’arrivent plus à trouver le sens dans ce qu’ils font. »

Vincent de Gauléjac

Dans un domaine où les sommes engagées représentent des centaines de milliers d’euros, le consultant doit produire des résultats sans faille. Le système informatique est mis en place, « S’il ne marche pas, c’est vous qui êtes responsable. » Selon Charles, cette recherche de productivité empêche toute possibilité de créativité.

Nouveau job pour une nouvelle vie

Créativité, lien social et intégrité… Autant d’éléments que ce trentenaire retrouve aujourd’hui dans sa nouvelle activité itinérante. Passionné de cuisine, il a décidé de créer son propre food truck basé dans les Cévennes, Gaufronomie. Avec des produits originaux, il fabrique des gaufres selon ses envies. Et aujourd’hui, Charles Guirous a retrouvé le sens qu’il manquait à son travail.

 

« La satisfaction directe c’est de voir un client content, qui sourit devant sa gaufre, qui est avec ses enfants. Il passe un bon moment un peu grâce à nous. »

Charles Guirous

Le bien-être que Thibault Gilbert a reconquis lui vient également du contact humain. Depuis quelques mois, il effectue un service civique dans une Maison des jeunes et de la culture à Toulouse. À travers des ateliers de couture, de jardinage ou encore de musique, le jeune homme s’épanouit au contact d’adolescents.

Avec une vingtaine d’heures de travail hebdomadaire, celui qui est désormais animateur ne répond plus du tout à une logique de productivité. Le nouveau cuisinier, quant à lui, reconnaît qu’il cherche toujours à s’améliorer dans sa nouvelle profession. « Je recherche toujours la performance mais je me suis offert le luxe d’avoir des principes de base sur lesquels je ne veux pas que la performance empiète. »

Finalement, Vincent de Gauléjac dit non à cette logique : « Il n’y a pas d’indicateur de performance sur le bonheur ! »

Juliette Barot et Léane Burtier

 

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