Santé : la maladie des données

La santé aussi a ses applications. Ces dernières années, notre corps est passé au crible du numérique. À l’heure où les données sont monétisées, cette nouvelle tendance bouleverse le débat sur le coût de la santé. Appli ma belle appli, dis-moi comment je vais.

Temps de lecture estimé : 6 minutes

Jeanne Lemonnier règle son appli pour gérer son sommeil.

Photo : Tara Britton

Podomètre, compteur de calories ou encore suivi des règles, en quelques années des dizaines d’applications à destination de la santé ont émergé sur GooglePlay et l’Appstore. Certaines d’entres elles sont aujourd’hui des incontournables sur le marché.

Il suffit en effet de quelques clics pour se rendre compte que la santé est un secteur largement investi par le numérique. Tous les problèmes relatifs au corps trouvent leur solution dans une application. Plus besoin de trouver du temps et de l’argent pour consulter un spécialiste, l’application accompagne gratuitement l’utilisateur au quotidien.

« J’ai l’impression d’avoir la main sur mon sommeil »

Et le concept fonctionne. Beaucoup de personnes sont séduites, comme Noëmie Costa Martins Neto, une réceptionniste d’hôtel de 22 ans. La jeune femme utilise depuis deux mois l’application Mi Fit après avoir bénéficié d’une montre connectée gratuite en achetant un nouveau téléphone portable. Le gadget technologique est un atout supplémentaire pour scruter à la loupe les moindres faits et gestes du corps. Accroché au poignet, il enregistre le rythme cardiaque, le nombre de pas effectués et calcule les calories dépensées ainsi que le temps de sommeil. Un dernier point qui a tout de suite attiré l’oeil de Noëmie. « Mon humeur est très dépendante de la qualité de mon sommeil et j’avais de grosses sautes d’humeur. Je trouvais donc intéressant de savoir par exemple à partir de quelle heure je m’endormais. »
Deux mois plus tard, la jeune femme est conquise. Elle ne quitte plus sa montre et pas un matin ne passe sans qu’elle ne consulte les données récoltées par l’application durant la nuit. « C’est devenu une habitude de regarder. J’ai l’impression d’avoir la main sur mon sommeil, de pouvoir plus ou moins le contrôler ou d’être plus confiante » avoue-t-elle. Grâce à des courbes qui varient entre sommeil léger et profond, et un score notant la qualité de sa nuit, Noëmie connaît tout de son activité nocturne. Et depuis, elle dort mieux.

L’application Sleepcycle établit un score de sommeil.

Photo : Tara Britton

Il faut dire que l’application a surtout permis à son utilisatrice de revoir ses priorités. La jeune active confie faire des croix sur des sorties pour dormir plus et améliorer ses performances.

« C’est psychologique. Si j’ai bien dormi, ça refait ma journée alors que si je vois que j’ai dormi deux heures, je vais être fatiguée. En fonction des résultats, je suis plus ou moins fière de moi. »

Noëmie Costa Martins Neto

La jeune femme utilise également sa montre et son téléphone pour surveiller quotidiennement son exercice physique. Et là aussi, elle est influencée par les résultats qu’elle consulte. « Il y a une courbe qui montre l’évolution du nombre de pas sur le mois. Et parfois je me dis qu’il faut que je me rattrape, sinon la moyenne du mois n’est pas bonne. »

« Que vont-ils faire du nombre de pas que je fais ? »

Poids, âge, rythme cardiaque, nombre de pas effectués, temps de sommeil, sont autant d’informations que l’application Mi Fit collecte sur ses utilisateurs. Pour Noémie, la récolte de ses données personnelles n’est pas inquiétante. « Que peuvent-ils bien faire du nombre de pas que je fais ? », lance la jeune femme.

Pourtant d’apparence anodines, toutes ces données valent aujourd’hui de l’or. Elles constituent un véritable business. Dans les pays anglo-saxons, les assureurs surfent depuis plusieurs années sur les objets connectés pour proposer un système de cotisations modulé selon l’hygiène de vie de leurs clients. Ceux-ci sont poussés à être en forme pour bénéficier d’offres avantageuses. L’assureur américain John Hancock Financial ne vend désormais plus que des contrats d’assurance-vie dans lesquels une réduction des cotisations est proposée aux clients qui acceptent de faire régulièrement de l’exercice physique et de l’évaluer à travers un appareil connecté, qu’il s’agisse d’une montre, d’un bracelet de fitness ou d’un smartphone. Selon le New York Times, ce programme offre des rabais de 300 dollars sur une prime d’assurance à 2 000 dollars appliqué à un malade qui a atteint ses objectifs. Pour une personne en bonne forme, sa remise était de 120 dollars sur une prime d’assurance à 800 dollars.

En France, la tarification comportementale est appliquée depuis 2015 sur certaines offres d’assurances automobiles. Le « payez comme vous conduisez », de son nom d’origine « pay how you drive », impacte la prime d’assurance en fonction de la note des conducteurs. Celle-ci est calculée à partir des données récoltées par un petit boîtier qui mesure l’accélération, le freinage, la prise de virage et la vitesse du véhicule. Ce système d’incitations monétaires à destination des jeunes conducteurs a été pensé pour accroître la sécurité routière.

Chez Axa, ce programme permet d’impacter la prime d’assurance de -50% de réduction à une pénalité de 10% maximum en cas de mauvaise note de conduite. Du côté d’Allianz, le deuxième assureur à avoir importé ce modèle sur le sol français, pas de sanction, mais un rabais jusqu’à -30% pour les bons conducteurs.

En ce qui concerne le domaine de la santé, la législation est cependant beaucoup plus stricte sur l’utilisation des données. L’article 6 de la loi Evin du 30 décembre 1989 interdit de faire varier les tarifs en fonction du comportement ou de l’état de santé des clients. De plus, malgré l’ouverture de l’open data sur la santé à tout citoyen, professionnel de santé ou organisme (public ou privé) participant au fonctionnement du système de santé, les compagnies d’assurances ne peuvent se servir de ces données pour modifier les cotisations ou les primes d’assurances. Les données personnelles de santé des Français sont donc a priori protégées.

En France, une brèche entrouverte

Mais depuis le 1er janvier 2017, une compagnie d’assurance a ouvert une nouvelle voie. Le groupe italien Generali a lancé le programme Vitality, un système d’assurance rétributif à destination des entreprises et de leurs salariés. Pas question de bonus ou malus financiers, mais d’incitations à améliorer sa santé grâce à des récompenses. Pour être en accord avec la législation française, l’assureur a créé spécialement une filiale en Allemagne pour récolter les données des utilisateurs.

Les adhérents sont d’abord invités à remplir un questionnaire en ligne pour faire un bilan de santé. Les critères tels que l’âge, le poids, la taille, l’alimentation, le sommeil, l’activité physique, la consommation de tabac ou encore la fréquence des rendez-vous médicaux sont pris en compte. Ils sont ensuite équipés d’un bracelet connecté à une application et reçoivent des objectifs personnalisés : faire un certain nombre de pas par jour, acheter des fruits et légumes, s’inscrire dans une salle de sport ou encore suivre un régime alimentaire. En les atteignant, les candidats au programme gagnent des points et font évoluer leur statut : « bronze », « argent », « or », et enfin « platine ». Ces statuts sont corrélés à un système de cadeaux offerts par des marques partenaires. L’assureur se transforme donc en véritable coach sportif.

Selon Klorydryk*, membre de La Quadrature du Net, une association qui promeut les libertés fondamentales dans l’environnement numérique et lutte contre la censure et la surveillance, ce système d’assurance incitative s’avère très dangereux.

 

« Ça pourrait mener à la mort de la mutualisation des risques et à une classification de la population selon des critères qu’on ne contrôle pas. Les risques ne seront plus portés par l’ensemble de la communauté, mais par certains des groupes. »

Klorydryk

Pour le membre de La Quadrature du Net, le législateur doit fournir des garanties supplémentaires pour protéger ces données personnelles de santé. Sinon « ce système va finir par se retourner contre le public. »

*pseudonyme

Tara Britton et Léane Burtier

 

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