La face cachée de la course aux likes

Cœur, pouce bleu, étoiles, les marques d’approbation et de notation ne manquent pas sur les réseaux sociaux. Censées évaluer l’intérêt des publications, elles peuvent générer des addictions, notamment chez les plus jeunes utilisateurs. Mais pourquoi sommes-nous si sensibles à ces outils d’évaluation ?

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Les plus jeunes utilisateurs des réseaux sociaux sont particulièrement sensibles aux likes.

Photo : Cécile Marchand Ménard

Instagram, Youtube, Snapchat, Facebook, Twitter. En mai 2017, la Royal society for public health et le Young health movement publient un rapport alarmant concernant les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents. Ils conduiraient à l’augmentation du taux d’anxiété, de dépression et de troubles du sommeil des utilisateurs entre 14 et 24 ans.  En novembre 2018, le Pew research center évalue à 37% la part des jeunes la part des jeunes ressentant la pression de poster des contenus pouvant générer des likes et commentaires. Comment ces plateformes influencent-elles autant nos comportements ?

Derrière l’attachement aux likes : un mécanisme de survie

« Les likes m’affectent parce que j’aime bien voir que les gens aiment ce que je publie. Plus il y a de likes, plus je suis content », reconnaît Charles, 18 ans, étudiant en terminale à Toulouse. Michel Abitteboul, expert en neurosciences appliquées, explique : « Les réseaux sociaux sont construits pour nous rendre prisonniers et addicts à des mécanismes qui sont très archaïques et intégrés dans notre cerveau. » Il décrit l’intérêt porté aux likes comme un « mécanisme de survie et d’adaptation».

« On s’est rendu compte que les réseaux sociaux déclenchent le circuit de la récompense qui est nécessaire en tant que mécanisme d’apprentissage. C’est grâce à ce circuit qu’on arrive à se développer, s’adapter et survivre à son environnement », précise notamment Michel Abitteboul.

La dopamine en question

Donnée clef du circuit de la récompense : la dopamine. Plus connue sous le nom « d’hormone du plaisir », elle est libérée dans le cerveau lorsqu’un besoin est satisfait. « Il y a toute une cascade de neurotransmetteurs qui sont générés quand on reçoit un like. Notamment cette hormone du plaisir va générer une forme de bien-être et va encourager à ce que des comportements se reproduisent », complète Michel Abitteboul.

Michel Abbiteboul alerte sur les addictions que les likes des réseaux sociaux peuvent générer.

Photo : Cécile Marchand Ménard

« Ça fait du bien à l’estime de soi », sourit Alix. En effet, la possibilité “d’aimer” un contenu fonctionnerait comme un outil de validation sociale. « Je fais attention aux likes, mais pour savoir si mes amis aiment mes photos », nuance Zoé, étudiante en licence 1 de droit. Pour l’expert en neurosciences appliquées, le nombre de likes reçus encourage les utilisateurs à poster de nouvelles publications. La reproduction de ce comportement est à la source de l’addiction que peuvent générer les réseaux sociaux. Le 30 octobre dernier, l’Observatoire des drogues et des toxicomanies révèle que trois jeunes de 17 ans sur cinq passent au moins quatre heures par jour devant un écran.

Depuis le 24 février 2016, Facebook approfondit le système de like, rendant ses utilisateurs potentiellement plus addicts. Le réseau social développe des boutons de « réactions ». Elles  correspondent, à s’y méprendre, aux six émotions universelles définies par Charles Darwin : la joie, la surprise, la tristesse, la colère, le dégoût et la peur.

Ce risque d’addiction, pointé du doigt par les neurosciences, est nuancé par les psychologues. 

 

« D’autres recherches, qui ne regardent pas précisément l’activité du cerveau, vont montrer que les choses sont moins addictives et moins pulsionnelles que [ça]. Néanmoins, ça va rentrer dans des logiques psychologiques, narcissiques par exemple, qui sont présentes par ailleurs. Tout le monde est un peu narcissique, mais la technologie des médias sociaux va renforcer ces mécanismes là.»

Julien Pierre, Docteur en sciences de l’information et de la communication

Ce risque d’addiction, pointé du doigt par les neurosciences, est nuancé par les psychologues. Pour Julien Pierre, docteur en sciences de l’information et de la communication, « d’autres recherches, qui ne regardent pas précisément l’activité du cerveau, vont montrer que les choses sont moins addictives et moins pulsionnelles que [ça]. Néanmoins, ça va rentrer dans des logiques psychologiques, narcissique  par exemple, qui sont présentes par ailleurs. Tout le monde est un peu narcissique, mais la technologie des médias sociaux va renforcer ces mécanismes là.»

Le trio plaisir, sécurité et confiance

La libération de dopamine n’est que la partie émergée de l‘iceberg. Afin de conserver l’attention de leurs utilisateurs, les réseaux sociaux font en réalité appel à trois besoins primaires. Le besoin de sécurité, celui de confiance et de relations et celui de plaisir, dans lequel intervient la dopamine.

Chez les jeunes utilisateurs, le besoin de reconnaissance sociale est particulièrement exacerbé. Pour Nancy Rodiguez, psychologue, « sur les réseaux sociaux, il y a toujours un regard approbateur, une évaluation, un jugement. Chez les ados, il y a un désir de montrer pour être validé et ils le savent. Certains sont dans le déni et disent “je partage parce que c’est important pour moi”. Mais beaucoup en ont conscience et en jouent. On est dans un “boom de la construction identitaire”.»

Julien Pierre rappelle : « Les adolescents des années 1950, comme ceux des années 2010 passent par les mêmes phases de développement de leur personnalité. Mais il n’y a rien de nouveau, c’est la technologie qui est nouvelle.»

Supprimer les likes : la solution ?

Depuis la mi-novembre, Instagram masque les likes des publications à travers le monde. Seul l’utilisateur à l’origine de la publication peut connaître le nombre de cœurs qu’a généré sa photo. Lors de son expérimentation dans sept pays en juillet dernier, le réseau explique vouloir favoriser le bien-être de ses utilisateurs subissant une forte pression sociale.

Du côté de Twitter, Jack Dorsey, PDG du réseau social à l’oiseau bleu, a surpris lors d’une déclaration au journal britannique The Telegraph. Le bouton like pourrait disparaître du réseau d’ici peu.

Ce mea culpa semble être partagé par les dirigeants de Youtube. En mai, la plateforme de vidéos annonce revoir sa façon d’afficher les abonnés d’une chaîne. Un compte rond remplace le compteur en temps réel afin de décourager la comparaison entre youtubeurs.

Pour Michel Abitteboul, « le fait de supprimer les likes est une façon de répondre à la dépendance aux réseaux sociaux », chez les jeunes utilisateurs. Mais quand il s’agit d’évaluer sa cote sur les réseaux sociaux, les jeunes ne manquent pas de ressources. « Je fais de la musique. On peut voir le nombre de spectateurs d’une vidéo dans les statistiques, on n’est pas obligé de regarder le nombre de likes, explique Charles. Donc s’il n’y a plus de likes, ce n’est pas un énorme changement ».

Juliette Barot et Cécile Marchand Ménard

 

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